En requérant dix ans de prison ferme contre l’ancien gouverneur de la Banque centrale, Ibrahima Chérif Bah, le parquet spécial de la CRIEF franchit un nouveau seuil dans la judiciarisation des crimes économiques en Guinée. Au-delà du sort d’un homme absent des audiences, c’est toute une époque de gestion opaque de l’État qui se retrouve symboliquement devant les juges. La justice économique guinéenne veut désormais parler fort. Très fort.
À travers les réquisitions du procureur spécial Alphonse Charles Wright devant la Cour de répression des infractions économiques et financières, l’État guinéen affiche une volonté claire : faire des grandes affaires financières un terrain d’exemplarité pénale et politique.
Dix ans de prison ferme requis contre Ibrahima Chérif Bah. Confiscation des biens. Confirmation des poursuites pour détournement de deniers publics, enrichissement illicite et blanchiment de capitaux. La charge est lourde. Très lourde.
Mais derrière les chiffres et les qualifications pénales, ce procès pose surtout une question fondamentale : comment des millions de dollars ont-ils pu quitter les caisses de la Banque centrale de la République de Guinée sans mécanisme clair de traçabilité institutionnelle ?
C’est là que réside le véritable enjeu.
Car l’affaire Chérif Bah dépasse désormais la responsabilité individuelle d’un ancien gouverneur. Elle renvoie à une culture administrative et politique longtemps construite autour de l’opacité, des circuits parallèles et d’une confusion persistante entre autorité publique et gestion patrimoniale de l’État.
Pendant des décennies, l’administration guinéenne a souvent fonctionné dans un système où l’informel politique dominait le formel institutionnel. Les instructions verbales remplaçaient les procédures. Les rapports de confiance prenaient le pas sur les mécanismes de contrôle. Et les institutions financières de la République évoluaient parfois dans une zone grise où la responsabilité devenait diluée.
La CRIEF tente aujourd’hui de rompre avec cet héritage.
Mais cette rupture ne sera crédible qu’à une condition : que la justice demeure rigoureusement attachée au droit, et non à la démonstration politique. La lutte contre la corruption ne peut devenir un instrument de communication ou de règlement historique. Elle doit rester un exercice d’équilibre entre fermeté judiciaire et garanties fondamentales.
Or, dans ce dossier, l’absence prolongée du prévenu nourrit inévitablement les interrogations sur la portée contradictoire de la procédure. Une condamnation symbolique sans confrontation réelle des arguments laisserait toujours une zone d’ombre dans l’opinion publique.
La Guinée a besoin d’une justice forte, mais surtout d’une justice incontestable.
Parce qu’au fond, le procès Chérif Bah n’est pas seulement celui d’un ancien dignitaire du régime Conté. Il est aussi le procès silencieux d’un État qui cherche encore à reconstruire ses mécanismes de transparence, de contrôle et de responsabilité publique.
Le 9 juin prochain, la décision de la CRIEF dépassera largement le cadre judiciaire. Elle dira si la Guinée entre véritablement dans une culture de reddition des comptes ou si les grands procès financiers continueront d’être perçus comme des moments spectaculaires sans transformation institutionnelle profonde.
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