Quelques heures seulement après la nomination d’Ahmadou Al Amine Lo comme nouveau Premier ministre, Ousmane Sonko a été réintégré à l’Assemblée nationale puis élu président de l’institution lors de la plénière de ce mardi 26 mai 2026. Une séquence politique fulgurante qui intervient quatre jours après son limogeage par le président Bassirou Diomaye Faye. Entre tensions internes, rééquilibrage institutionnel et volonté affichée d’éviter une crise de régime, le Sénégal entre dans une nouvelle phase politique où le PASTEF devra apprendre à gouverner avec deux centres majeurs d’influence.


Le Sénégal vient peut-être d’éviter une fracture institutionnelle majeure.

L’élection de Ousmane Sonko à la tête de l’Assemblée nationale, après son éviction de la Primature, aurait pu ouvrir une guerre ouverte entre le Palais et l’hémicycle. Mais les premiers mots du nouveau président de l’Assemblée nationale ont changé le ton du moment politique.

« Je veux rassurer que je n’utiliserai pas cette responsabilité pour organiser le KO institutionnel… Je n’utiliserai pas cette Assemblée pour nourrir des vendettas personnelles. Ce serait trahir notre propre combat. »

Par cette déclaration, Sonko envoie un double message.

D’abord à Bassirou Diomaye Faye : malgré les tensions et les désaccords, il ne veut pas apparaître comme l’homme qui fragilise les institutions qu’il a contribué à conquérir. Ensuite au peuple sénégalais : le combat du PASTEF ne doit pas se transformer en conflit d’ego au sommet de l’État.

Car la réalité politique est désormais évidente : le Sénégal fonctionne avec deux légitimités puissantes issues d’un même projet politique.

D’un côté, Bassirou Diomaye Faye détient la légitimité constitutionnelle de la présidence de la République. De l’autre, Ousmane Sonko conserve une autorité politique, populaire et parlementaire considérable. Son arrivée au perchoir lui offre un levier institutionnel stratégique : contrôle de l’agenda législatif, influence sur la majorité, supervision de l’action gouvernementale et capacité de structurer le débat national.

Le paradoxe est saisissant : le limogeage censé affaiblir Sonko l’a replacé au cœur de l’État.

Mais contrairement aux scénarios alarmistes annoncés depuis plusieurs jours, les signaux actuels laissent penser qu’une coexistence organisée reste possible.

La nomination d’Ahmadou Al Amine Lo illustre justement cette tentative d’équilibre. Le nouveau Premier ministre apparaît comme une figure technocratique de compromis, capable de rassurer les partenaires économiques et les institutions internationales dans un contexte de tensions sur les négociations avec le FMI.

La réaction du PASTEF est, elle aussi, révélatrice d’un équilibre fragile : soutien officiel au nouveau chef du gouvernement, mais critique ouverte sur l’absence de concertation du parti dans les consultations. Autrement dit, le mouvement présidentiel accepte la décision, mais refuse d’être marginalisé dans la conduite du pouvoir.

Quant à l’opposition, qui avait averti le président Bassirou Diomaye Faye sur la question de la réintégration de Ousmane Sonko à l’Assemblée nationale, estimant qu’il était démissionnaire de son siège de député du fait de son entrée au gouvernement, elle a suscité la saisine du Conseil constitutionnel du Sénégal pour avis sur la conformité de cette réintégration à la Constitution. Mais celui-ci s’est déclaré incompétent, considérant qu’il s’agissait d’une question relevant du fonctionnement interne du Parlement.

Certes, l’élection de Sonko marque une victoire politique majeure pour le camp présidentiel. Mais elle constitue également un revers pour l’opposition, dont les arguments juridiques et politiques n’auront finalement pas empêché son retour au sein de l’institution parlementaire.

Les prochains jours seront donc décisifs pour mesurer la solidité réelle de ce nouvel arrangement institutionnel.

Trois questions domineront la vie politique sénégalaise :

  • la composition du nouveau gouvernement et le poids réel du PASTEF ;
  • la capacité de Sonko à transformer l’Assemblée en espace de stabilité plutôt qu’en contre-pouvoir hostile ;
  • et surtout la faculté de Diomaye Faye à exercer pleinement son autorité présidentielle sans provoquer une rupture interne.

Le défi est immense, car le PASTEF passe aujourd’hui d’un mouvement de conquête à un parti confronté aux réalités complexes de l’exercice du pouvoir.

Jusqu’ici, l’unité du projet reposait sur l’opposition. Désormais, elle devra survivre à la gestion des ambitions, des institutions et des équilibres personnels.

Et c’est souvent là que commencent les véritables crises politiques.


En portant Ousmane Sonko à la tête de l’Assemblée nationale après son départ de la Primature, le Sénégal n’a pas créé un contre-pouvoir classique ; il a installé une nouvelle architecture politique fondée sur l’équilibre entre deux figures issues du même combat. Reste maintenant à savoir si cette dualité deviendra une force de stabilité démocratique ou le point de départ d’une rivalité silencieuse au sommet de l’État.