Pourquoi les Guinéens lisent-ils de moins en moins ?
Une chronique de Sossoy d’Ébène

Dans l’histoire des sociétés humaines, la lecture a toujours constitué un instrument de formation de l’esprit, d’émancipation intellectuelle et un fondement discret mais essentiel de la citoyenneté. Pourtant, en Guinée, nombreux sont ceux qui observent aujourd’hui un phénomène préoccupant : la pratique de la lecture semble s’éroder progressivement, en particulier chez les jeunes générations.
Des discussions menées avec des étudiants, des enseignants et des jeunes professionnels à Conakry et dans certaines villes de l’intérieur du pays permettent de dégager plusieurs facteurs convergents : le premier tient à la transformation des habitudes culturelles sous l’effet de la révolution numérique. L’omniprésence des réseaux sociaux (au premier rang desquels Facebook, WhatsApp et TikTok) capte désormais une part considérable de l’attention quotidienne. Dans les campus universitaires, dans les administrations comme dans les transports urbains, il n’est pas rare d’observer des individus absorbés par l’écran de leur téléphone, parcourant une succession rapide de messages, d’images ou de vidéos brèves. Cette consommation fragmentée de contenus tend à remplacer l’effort de concentration prolongée qu’exige la lecture d’un ouvrage.
Le second facteur relève d’une contrainte matérielle : le coût relativement élevé des livres. Dans un contexte où le pouvoir d’achat demeure limité, l’acquisition d’un ouvrage représente pour beaucoup un luxe difficilement accessible. Dans certaines librairies de Conakry, le prix d’un roman ou d’un essai peut atteindre l’équivalent de plusieurs jours de dépenses quotidiennes pour une famille modeste. Dans ces conditions, la priorité est naturellement accordée aux besoins essentiels, reléguant l’achat de livres au second plan.
À cette contrainte économique s’ajoute un problème structurel : la rareté des infrastructures dédiées à la lecture. Les bibliothèques publiques demeurent peu nombreuses et souvent insuffisamment approvisionnées. La fréquentation d’institutions culturelles comme le Centre Culturel Franco-Guinéen témoigne certes de l’existence d’un public intéressé par les activités intellectuelles, mais ces espaces restent encore trop rares pour répondre à l’ampleur des besoins. Quant aux librairies, elles se comptent aujourd’hui sur les doigts d’une main dans la capitale et sont presque inexistantes dans de nombreuses villes de l’intérieur du pays. L’accès matériel au livre s’en trouve ainsi considérablement limité, créant un cercle vicieux : moins il existe de lieux où l’on peut acheter ou emprunter des ouvrages, moins la lecture s’inscrit dans les habitudes quotidiennes.
Enfin, il convient de mentionner un facteur plus subtil, mais non moins déterminant : l’affaiblissement progressif de la culture du livre dans l’espace familial et scolaire. Dans de nombreux foyers, l’enfant grandit désormais sans véritable contact avec une bibliothèque domestique. L’école, de son côté, demeure souvent centrée sur la préparation aux examens plutôt que sur la formation d’un goût durable pour la lecture.
Faut-il pour autant céder au pessimisme ? Rien n’est moins certain. Les initiatives de clubs de lecture (Le Club des Auteurs de l’Harmattan Guinée), les rencontres littéraires (Les Cafés littéraires de l’Harmattan), les festivals du livre comme Les 72 heures du Livre de Conakry, la mise en place de la Direction des Centres de Lecture Publique et d’Animation Culturelle (CELPAC) du Ministère de la Culture, témoignent de l’existence d’une vitalité intellectuelle réelle. L’enjeu consiste désormais à créer les conditions matérielles et culturelles d’une véritable renaissance de la lecture.
Car une nation qui lit est une nation qui pense, qui débat et qui se projette avec lucidité dans l’avenir. La Guinée, riche d’une tradition orale exceptionnelle et d’une jeunesse nombreuse, possède tous les atouts pour réconcilier sa société avec le livre. Encore faut-il que ce dernier retrouve la place centrale qui lui revient dans la formation des esprits et dans la vie de la cité.

SOUSSOY d’Ébène, la griffe d’un Écrivain Éburnéen